LIEU: 

Sur ATKA, à l’entrée du détroit de Bellot en direction du Passage du Nord Ouest (nord du Canada). Nous sommes en Août 2018.

 

PERSONNAGES DE CETTE HISTOIRE :

Pascal : embarqué sur ATKA en août et septembre pour aider à réaliser le programme scientifique et pour raconter quelques polar week pour la pédagogie.

Et l’équipage d’ATKA : Ben (capitaine), Baptiste (marin), Brieuc (marin), Stephane (science) et Antoine.

 

CONTEXTE DE CETTE HISTOIRE

 

Après un beau mois de juillet à naviguer dans la baie de Disko, ATKA quitte le petit village d’Oqaatsut début août. 

Cap au nord, au-delà du cercle polaire, vers une route maritime de légende très convoitée : le passage du Nord-Ouest, seule voie de navigation possible entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique. Depuis la fin du XVe siècle, sa conquête ressemble à la quête du Saint-Graal pour les explorateurs… un rêve pour l’homme. Tant d’expéditions y furent bloquées ! Tentée par de grands explorateurs comme Roald Amundsen ou Sir John Franklin, la traversée de ce passage a marqué la plus grande avancée géographique des trois derniers siècles.

L’objectif est de traverser le passage du Nord-Ouest pour aller jusqu’en Alaska où ATKA doit passer l’hiver. Au cours de cette navigation le long des côtes au nord du Canada, ATKA a pour mission de réaliser trois programmes scientifiques (pour les découvrir, nous vous invitons à lire l’interview du coordinateur scientifique de bord sur CE LIEN. Au programme : microplastiques, copépodes (zooplanctons), espèces invasives et biodiversité du fond).

Voilà donc l’équipage d’ATKA en attente à l’entrée de l’étroite passe de Bellot, après avoir longé la crique du Prince Régent sans trop de difficultés. Accessible aussi par le détroit Peel, le détroit de Bellot mesure environ 2 kilomètres de long ; il se caractérise par une grande sinuosité et de forts courants de surface.

Le temps change sans arrêt, mais permet de bénéficier de journées mémorables ! L’une d’elle est à marquer d’une pierre blanche : soleil, eau bleue translucide et banquise fragmentée, une absence presque totale de vent, tous les ingrédients sont réunis pour une navigation contemplative. Baptiste et Pascal sont de quart, le premier à la barre d’ATKA, cherchant un passage dans l’enchevêtrement des plaques de banquise. Pascal, les mains gelées, scrute l’horizon en quête du meilleur trajet et aussi pour profiter du paysage inouï qui s’offre. Une légère nuance de glace plus claire, virant au jaune apparait furtivement dans ses jumelles. Elle disparaît aussitôt et Pascal n’y prête guère attention, croyant à une illusion, phénomène courant dans cet univers qui ne lui est pas familier. Tout ici lui apparaît sous un jour nouveau. Il ne reconnaît pas les formes et sans les silhouettes familières des arbres et des montagnes, il peine même à estimer les échelles. A quelle distance se trouve ce bloc de glace ? Quelle est sa taille ? L’univers minéral qui l’entoure le laisse souvent sans réponse. Les grandes falaises calcaires qui défilent sur leur parcours semblent aussi imposantes que le célèbre Grand Canyon de l’Ouest américain. Mais une fois à terre, elles peuvent se révéler minuscules. 

La curiosité est cependant la plus forte et il grimpe un peu maladroitement sur le roof, prenant appui sur la bôme pour ajuster l’observation : non, effectivement il s’est trompé, il n’y a rien.

Derrière ATKA, un navire qui transporte des touristes, s’est rapproché. Il y jette un regard distrait, essayant d’estimer à quel instant le bateau doublera ATKA. Sa trajectoire est incertaine, mais il y a fort à parier qu’il se dirige vers la même destination que le voilier, compte tenu du cap qu’il adopte à travers la banquise. Ce n’est pas un brise-glace et même si sa masse et sa puissance permettent de pousser les blocs de glace qui font obstacle, il en est réduit comme ATKA à se faufiler entre les plaques de glace pour dessiner la meilleure ligne vers sa destination. Pascal l’oublie pour reprendre l’observation de part et d’autre du bateau, car depuis son poste la visibilité vers l’avant est faible en raison de l’énorme mât-aile dont est dotée leur embarcation. Le champ immense de la banquise défile régulièrement devant ses yeux lorsque soudain, son regard se fixe. Il scrute, pour analyser et identifier ce qui a déclenché ce réflexe, comme si son cerveau avait reçu une information capitale qu’il n’est encore pas en mesure d’interpréter. Une silhouette se dessine soudain. Le dos arrondi sur ses deux pattes arrière et sa couleur jaune évitent à Pascal une trop longue réflexion : c’est un ours.

 

Il a prononcé ces dernières paroles à haute voix sans s’en rendre compte et Baptiste, qui est à la barre, lui demande aussitôt la direction à prendre. Tout bouge très vite. Les plaques de glace et de neige se ressemblent toutes. Pascal doit fouiller du regard tout ce blanc encore une fois. Les allers et retours sont plus rapides, il croit reconnaitre la forme particulière d’un bloc, mais tout se complique lorsque le bateau change de cap.

Ah, le voilà ! En parcourant l’étendue blanche, les premières taches qui avaient retenu son attention apparaissent à nouveau. Aucun doute possible, il s’agit de deux oursons côte à côte, dont on n’aperçoit que les têtes curieuses, émergeant furtivement par-dessus une congère. Ils rencontrent un bateau probablement pour la première fois. A l’écart, leur mère se repose au soleil, son cou puissant étiré sur la glace entre ses deux pattes avant. La prudence des petits les engage à ne pas s’approcher. L’agitation qui a rapidement gagné les deux hommes de quart attire l’attention de Brieuc, Ben, Antoine et Stéphane, qui surgissent de l’intérieur : on demande confirmation, on cherche la direction où pointer le regard et rapidement appareils photos et caméras se répartissent entre les mains.

Cap sur la silhouette qui disparaît à nouveau derrière une masse de glace plus haute que les autres. Ils se rapprochent encore lorsque soudain, au sommet de la colline glacée, une tête apparaît. Cela fait longtemps que l’ours polaire mâle les a repérés et, curieux, il a décidé lui aussi de venir un peu plus près. A ce jeu, et quelques centaines de photos plus tard, l’équipage se retrouve à dix ou vingt mètres de cet animal si imposant. On en oublie un peu le pilotage du bateau qui se retrouve légèrement bloqué par les plaques de banquise, mais la décision de le dégager est rapidement prise lorsque l’ours se rapproche encore, un peu moins curieux et légèrement plus menaçant, irradiant de sa présence l’immensité arctique. Pendant tout ce temps, les deux oursons et la mère observent la scène de loin, préférant la prudence à la curiosité.

L’ours se lasse soudain et s’éloigne. Nos chemins se séparent ici. Mais quel spectacle inouï que cette rencontre soudaine, don de la nature à nos sens en éveil ! ATKA recale son cap en reprenant son souffle. Chacun peine à décrire ce qu’il ressent, mais se lit sur les visages l’expression du bonheur simple et intense. ATKA, un voilier au service des rêves arctiques ? Oui, sans hésitation.

L’équipage entier réalise petit à petit la chance dont il a bénéficié. Pascal médite encore un peu sur cette première rencontre : dans combien de temps ce spectacle ne sera-t-il plus qu’un souvenir raconté à ses petits-enfants ? Car les bouleversements climatiques qui affectent le Grand Nord réduisent inexorablement le domaine de chasse de ces super prédateurs dont l’effectif ne cesse de fondre, comme la glace que l’on croyait presque éternelle. Au sommet de la chaine alimentaire, l’ours polaire arctique est le plus vulnérable, probablement l’espèce la moins capable de s’adapter. Est-ce pour cela que la rencontre avec un ours est si émouvante et qu’une simple photo attendrit les plus coriaces ?

L’homme est un autre super prédateur : il est aujourd’hui la cause première des bouleversements qui détruisent l’écosystème arctique. Il est également la seule espèce capable de mettre en danger son propre écosystème. Aura-t-il la volonté de changer, de réparer, de protéger plutôt que de détruire ? Ne serait-ce que pour les enfants du futur, qu’ils puissent aussi avoir l’occasion de sentir et de voir un ours polaire autrement que sur une vielle photo ? Mais aussi pour sauvegarder l’espèce humaine elle-même, qui détruit la seule maison dont elle dispose, la Terre.

Pascal veut montrer aux jeunes cette beauté, leur raconter, leur dire combien les joies peuvent être simples et à portée de main : regarder la vie encore foisonnante qui les entourent, du plus petit insecte jusqu’à l’ours polaire, et y trouver le bonheur