Auteur: Anne-Claire  et Marie de l’équipe pédagogique

Photographies : Anne-Claire, Marie, Julien Caquineau (4). 

Un grand merci à Ulloriaq, le fillette de Julien, pour les nombreux enseignements et le temps qu’elle a offert à l’équipe d’ATKA durant l’été. 

PERSONNAGES DE CETTE HISTOIRE

  • Anne-Claire et Marie 
  • Julien et ses deux enfants : Ulloriaq et Nanuaraq

 

LA PÊCHE AU GROENLAND

Été 2018.

Depuis leur arrivée à Oqaatsut, Anne-Claire et Marie aimeraient aller pêcher avec les amis du village.

Elles savent que la pêche est fondamentale à la culture et à l’économie groenlandaise¹, notamment aujourd’hui, grâce aux eaux poissonneuses de l’océan Glacial Arctique qui permettent au pays d’être un grand exportateur de produits maritimes.

L’équilibre de l’océan glacial Arctique étant maintenant menacé, plus d’une douzaine de pays ont signé cet automne un accord² pour interdire la pêche commerciale, dans le but de tenter de protéger les ressources maritimes mises à nues par la fonte des glaces. Cet accord inédit est positif pour les groenlandais qui ont un lien fort et spirituel avec l’océan.

En discutant avec des amis du village, Anne-Claire et Marie ont appris que les Groenlandais croient en l’esprit de Sassuma Arnaa (Arnaqquassaaq, Nirrivik ou Sedna, selon la région de l’arctique), une femme qui vit au fond de l’océan. Elle est celle qui envoie des poissons aux hommes afin d’assurer leur subsistance. Mais si les hommes la contrarient, les poissons restent au fond des eaux et s’emmêlent dans sa chevelure, qui devient sale, entortillée. Il faut que le chamane descende au fond de l’eau pour amadouer la déesse et peigner longuement sa chevelure immense, afin de libérer les poissons et de remplir les filets des pêcheurs.

Peinture de Sedna par Antony Galbraith

Anne-Claire et Marie apprennent aussi qu’en plein été, les Groenlandais vont en famille à la pêche aux ammassats, que l’on nomme capelans³ en français. Ce sont des petits poissons des océans Atlantique et Glacial Arctique mesurant en moyenne entre 13 et 20 cm. Curieuses de découvrir cette pêche, elles ont demandé à des amis du village de les emmener pêcher avec eux. C’est parti pour une sortie en mer, à la pêche aux ammassats !

Anne-Claire et Marie sont aux anges, mais aussi un peu penaudes car elles se sentent très limitées en matière de vocabulaire de pêche groenlandais. Elles savent qu’elles ne pourront signaler leur sympathie qu’avec des sourires et des rires. Une chance pour elles, cette partie de pêche va se faire avec Julien et ses enfants. Julien est français et ses trois enfants sont franco-groenlandais. Tout le monde parle donc à la fois français et groenlandais. Ainsi, Anne-Claire et Marie pourront tout comprendre et poser des questions.

 

L’HISTOIRE D’UNE PÊCHE

Les voilà embarquées à bord d’une barque avec Julien, le pêcheur français du village accompagné de ses enfants, pour une à deux heures de pêche aux ammassats. L’équipage traverse à toute allure la baie du village pour rejoindre le fjord proche de la cabane d’ATKA (cf polar week #05).

Arrivés près de la berge, tout le monde se penche pour apercevoir les bancs d’ammassats, mais rien en vue ! Seul un poisson égaré, trop profond pour se laisser attraper, nargue la barque et ses occupants.

Les enfants ne tiennent pas en place, la barque bouge, créant des ondulations. Débarquons ! 

Ulloriaq proche de la barque, prête à aller pêcher !

vidéo : début de pêche avec Ulloriaq

Une fois à terre, la recherche continue mais aujourd’hui à cet endroit, la pêche n’est pas fructueuse. L’équipe embarque à nouveau.

Julien à l’affut des poissons

Après quelques minutes à naviguer en longeant la côte, Julien trouve un banc énorme d’ammassats, visible depuis la barque. À fleur d’eau, une imposante tache noire longue de plusieurs dizaines de mètres se distingue, si près de la surface de l’eau qu’il semblerait que l’on puisse attraper les poissons à mains nues. Mais les premières impressions sont souvent trompeuses, il va falloir un peu de technique pour les sortir de l’eau.

Ulloriaq et Nanuaraq observent le banc de poissons 

Tout le monde débarque sur les cailloux. Que la pêche commence !

Depuis les rochers, Julien plonge l’épuisette rapidement dans l’eau. Cette fois-ci, elle est pleine. Les poissons frétillent et gigotent et le seau se remplit à grande vitesse. Les enfants partagent avec Anne-Claire et Marie leurs sourires généreux.

vidéo : leçon d’identification des poissons avec Ulloriaq !

 

 

LEÇON DU JOUR : APPRENDRE À RECONNAÎTRE LES AMMASSATS

Curieuses, Anne-Claire et Marie questionnent Ulloriaq, l’aînée de la famille. Du haut de ces 8 ans, elle leur apprend à distinguer le mâle de la femelle ammassat.

Ulloriaq tenant un poisson dans sa main

Ulloriaq donne un cours aux adultes !

La femelle est moins longue et plus fine. Son corps a de légers reflets violets. Parfois, les ammassats femelles ont le ventre bien rempli d’œufs jaune d’or. Le mâle se distingue par une arête dorsale plus dure et plate. Les filles sont stupéfaites des connaissances d’Ulloriaq qui leur donne des cours de « vie dans la nature ».

Pendant ce temps, Julien remplit les seaux de poissons. En ce mois de juillet, la pêche est abondante. Julien dit : « Vous avez voulu voir ce qu’est la pêche aux ammassats ? Et bien maintenant, vous savez ». Anne-Claire et Marie ont aimé le geste de cette pêche, ce mouvement dynamique pour attraper d’un seul coup une trentaine de poissons à l’aide de l’épuisette, puis la vider dans le seau. Elles ont aussi adoré voir les sourires des enfants, heureux d’avoir passé l’après-midi à pêcher en famille tout en s’amusant.

Avec leurs seaux bien pleins et leurs mains qui commencent à s’engourdir à cause du froid, les pêcheurs du jour rentrent au village.

Une fois à quai, la mission n’est pas terminée. Il faut maintenant nourrir les chiens de traîneaux de Julien qui se reposent en attendant l’hiver.

Ravies de pouvoir aider dans les tâches quotidiennes, Anne-Claire et Marie jettent des poissons aux chiens. Elles font une bêtise sans le savoir, car c’est à Julien de donner à manger à ses chiens. Il sait quelle quantité donner à chacun pour assurer le bonheur de la troupe.

vidéo : Voir l’équipe nourrir les chiens !

 

CONSERVATION

Par la suite, toute la famille fera sécher les poissons sur les rochers au soleil avant de les stocker dans des sacs en plastique. Les ammassats séchés sont très appréciés au repas en guise d’apéritif.

 

LEÇON DU SOIR : VIDER UN POISSON

Plus tard dans la journée, Ulloriaq (la fille aînée) attendait patiemment Marie et Anne-Claire pour poursuivre son rôle d’enseignante. Elle leur explique comment vider un poisson.

Ulloriaq donnant un cours aux adultes une seconde fois !

vidéo : Apprendre comment vider un poisson !

À seulement 8 ans, cette petite fille les étonne par ses connaissances et son agilité. Du haut de ses 30 ans, Anne-Claire peine à tout comprendre. Elle se l’avoue, elle a encore du boulot pour réussir à pêcher en Arctique !

* POLAR DICO 

  • (1) La pêche au Groenland : Après avoir été des chasseurs de mammifères marins pendant des centaines d’années, et après avoir amélioré leur ordinaire avec la cueillette d’appoint, les groenlandais ont découvert la pêche dans les années 1970. Le pays est baigné par des eaux particulièrement riches grâce à l’apport de sels nutritifs provenant de la fonte des neiges et des glaces. Cette minéralisation favorise la floraison du plancton dont raffole la vie marine. On y trouve plus de 200 espèces de poissons et crustacés. C’est toujours l’activité principale qui, malgré un début de surexploitation, fait encore vivre près de 7 000 personnes et fournit 60 % des exportations du pays. On compte environ 5 000 petites embarcations pratiquant la pêche artisanale et une trentaine de chalutiers industriels pour la crevette d’eau froide et le flétan.

 

  • (2) Actualité (octobre 2018) : Un accord inédit interdit la pêche commerciale en Arctique : Avec le réchauffement climatique, les océans se réchauffent, les glaces fondent et mettent à nu de nouvelles zones encore inexplorées, les poissons migrent toujours plus au nord… Pour éviter la surpêche et mieux connaître les ressources de ces eaux, plus d’une douzaine de pays ont signé le 3 octobre 2018 au Groenland un accord pour protéger une zone bien précise de la région Arctique : le Haut-Arctique ((dont le Groenland), une zone dont la surface équivaut à la mer Méditerranée. Ainsi, les États-Unis, la Russie, le Canada, la Norvège, le Danemark, l’Islande, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et les pays membres de l’Union européenne, se sont mis d’accord pour interdire la pêche commerciale dans cette zone pour les seize prochaines années.

    « Alors que de nouvelles eaux libres émergent au sommet de la planète, les dirigeants internationaux ont convenu qu’il serait risqué et imprudent de permettre la pêche commerciale dans l’Arctique avant que les scientifiques n’aient établi une base de référence pour surveiller la santé de l’écosystème marin dans la région. En utilisant des mesures scientifiques pour guider la prise de décision, l’accord contribuera grandement à la conservation de cet environnement unique », résume Steve Ganey, directeur principal des programmes pour les terres et les océans à Pew charitable Trusts, une ONG de protection des océans.

    Voilà une nouvelle positive !

 

  • (3) Le capelan est un poisson central dans l’écosystème arctique. Il sert de nourriture à de nombreuses espèces d’oiseaux, de poissons et de mammifères marins. Le capelan vit dans l’océan Arctique et dans les eaux nordiques des océans Atlantique et Pacifique. C’est un petit poisson très important dans la chaîne alimentaire. Il est notamment mangé par la morue, le sébaste, les cétacés, les phoques, le flétan et certaines espèces d’oiseaux.

    Il vit rarement plus de 5 ans entre la surface et 300 m de profondeur. L’adulte mesure de 13 à 20 centimètres et pèse 40-45 grammes. Il est vert foncé sur le dessus, argenté sur les côtés et blanc argenté sur le ventre. Son corps élancé rappelle celui de l’éperlan, avec une haute nageoire dorsale. Le capelan se rapproche des côtes en période de frai pour se reproduire. Les femelles pondent entre 6 000 et 12 000 œufs sur une plage de sable ou de petit gravier que les mâles couvrent ensuite de leur sperme. On dit alors que le capelan « roule ». Le phénomène dure généralement de 2 à 4 jours par frayère. Les larves éclosent au bout de 15 à 20 jours. Après le frai, la plupart des mâles meurent d’épuisement, échoués sur les plages ou victimes des oiseaux de mer, phoques, baleines, morues, calmars, orques.

  • (4) Julien Caquineau est un français de 44 ans installé au Groenland depuis 13 ans avec une groenlandaise prénommée Charlotte et leurs trois enfants franco-groenlandais. Accompagné de son traîneau et de ses chiens, il passe 8 mois de l’année sur la banquise. Son quotidien le confronte aux dangers du froid, aux déserts de glace et à la vie sauvage arctique. Sa façon de vivre et ses activités de musher (ou meneur de chiens) et de pêcheur font de lui un Groenlandais, reconnu comme tel par les locaux.

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